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Max Rouquette : articles et hommages

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max rouquette par camberoque

Photo © Charles Camberoque

Philippe Gardy : Max Rouquette ou l'art de dire le néant

J'ai commencé de me plonger dans Vert Paradis dans les années 1962 ou 1963. Le livre m’arriva alors que j’étais élève au lycée de Nîmes, à un moment où je commençais à découvrir, avec maladresse et sans certitudes, ce que sont les pouvoirs de la littérature quand elle n’est pas seulement une affaire de commerce ou de rentabilité. C’est à ce même moment que me vint le goût secret de l’écriture, dans la langue qui m’avait procuré cette émotion particulière : je n’ai jamais oublié que c’est dans une des premières livraisons de la revue Oc qu’il me fut de donné de lire que j’ai découvert, à côté d’un petit poème - le premier publié portant ma signature -, le récit tout de brièveté et pourtant interminable, immobilisé dans l’éternité du malheur et de la mort inéluctable, du Renard dans le bassin.

Les proses de Vert Paradis, comme les poèmes à la fois si purs et remplis d’abîmes de La Pitié du matin, fraîchement imprimés dans un joli volume de la collection « Messages », me firent comprendre de l’intérieur ce qu’il peut y avoir d’indéchiffrable dans notre vie et dans celle du monde, en guidant mes pas sur des chemins autres que ceux de la raison lumineuse ou des explications totalement cohérentes. J’ai alors reçu les récits de Rouquette et les poèmes qui en étaient les reflets, Le Gavot de la montagne, la Chanson de l’araignée ou Combe de la Treille, comme un livre de vie, dans l’acception pour ainsi dire religieuse du terme : un livre qui, ordonnant en narrations et scènes les moments essentiels d’une existence, donnait du sens à ce qui n’en avait pas, et montrait en même temps que ce sens enfin trouvé n’était en fait qu’une absence de sens, une question définitivement sans réponse. Et j’ai compris de façon intuitive que c’était de cette absence que nous étions faits, quoi que nous en pensions, qu’elle était le tissu de nos existences, et que c’était encore d’elle que naissait le sentiment étrange, mais si puissant, de ce que nous appelons, sans doute à l’aide d’approximations un peu naïves, la beauté, la douleur, la joie et le vertige d’être et le pressentiment du néant.

La musique des phrases de Vert Paradis m'envahissait et me fascinait ; elle était devenue pour moi le chant de cette absence peuplée : celle d’un monde qui, de La Mort de Còstasolana attendant les perdreaux à la solitude de l’enfant livré aux ténèbres du mystère d’être de La Bonté de la nuit, puisait la force de son éblouissante beauté dans le devenir sans fin de son inhumanité foncière, de sa totale vacuité, tous comptes faits. Nulle illusion, nulle possibilité de sauver quoi que ce soit de ce combat féroce et nécessaire ; mais toute notre dignité d’hommes agités comme des fourmis sur un morceau d’astre perdu dans les déserts du temps et des espaces sans fin ni contours.

De ces alliances fatales de la beauté et de la condition humaine confrontée à l’indifférence de l’univers, l’écrivain se faisait l’interprète, pour moi comme pour tous ceux qui pouvions sans doute ressentir ces choses-là, en deviner la nature et la nécessité, mais qui ne savions pas les dire ni les mesurer à l’aune de leur force et de leurs pouvoirs d’enchantement et d’amertume. Max était depuis longtemps déjà, et il l’est resté tout au long son existence, ce musicien des mots et des sens, cet enchanteur qui, dès les premiers instants, avait compris que l’écriture est d’abord l’art de dire le néant de l’origine, contre tout et tous, avec ténacité et élégance. La seule élégance qui vaille : celle du désespoir, comme on sait.

Philippe Gardy
(traduction d'un article paru dans La Setmana en juin 2005)

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